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TOTV se passe de TV mais reçois T.O • 03.06.08
Tout s’est passé dans la salle noire ce soir. Le groupe de militants poétistes de l’ERP s’est vu délivré une exonération perpétuelle pour les représentations performantes de TOTV. En l’absence de LN, retenue par un poulet vêtu d’aluminium, délesté de FZ, émigré en Amérique Latine après indigestion de pommes vertes, voilà la troupe apte à délivrer le texte de “Théâtre ou Thé vert”, au cordeau, sans digression ni abandon. Ivre de matcha.
Harmonies vocales, atermoiement subliminal, l’espace ainsi délimité : TOTV 10.2
À la fin, et c’est inédit, T.O apparait, il tient dans sa main le DVD. Un DVD? Un Blue-ray?
Préface de TOTV • 11.23.07
| 30 novembre 2007 | ||
| 0:00 | au | 23:00 |
Paris s’abrutissait sous un soleil d’avril, entre deux tours d’élections présidentielles. Les gens s’enrhumaient quand même, tristes ou anxieux sous le ciel bleu. Attentif au fait que prendre froid n’est peut-être pas qu’une question de température extérieure mais pourrait davantage relever de quelques soucis, névroses ou autres chocs émotionnels, j’écoutais les éternuements de mon entourage en les diagnostiquant de la sorte. Les touristes visitaient la ville, par dizaines de milliers. J’en croisais un, gigantesque, compagnon charpentier allemand, venu parfaire son apprentissage. Nommé Fritz, comme Lang, l’acteur, il s’aidait d’une épaisse canne torsadée pour marcher. Sur son passeport d’étude figuraient de nombreux sceaux des villes dans lesquelles il s’était rendu pendant son exil obligatoire. L’école exigeait de chaque compagnon qu’ils se tinssent éloignés de leur ville d’origine d’au moins quatre-vingts kilomètres pendant trois ans. Il n’était pas pressé de rentrer chez lui, mais m’annonça qu’il désirait quand même regagner l’Allemagne. Peu après, il déserta le quartier de Stalingrad, et les bords du canal. Je m’en inspirais pour composer FZ, l’un des personnage de l’histoire de ce livre. FZ serait ce voyageur, au milieu de tous et entouré de néant. Toujours prêt à la rencontre, mais jamais pour s’engager. L’omniprésence de l’absence.
Les gens avaient voté massivement le dimanche précédent, les Parisiens faisaient le pont qui mène à mai, je pédalais sur mon vélo noir, le long des quais de la Seine, à la hauteur de l’ancienne gare des chemins de fer d’Orléans, devenu en 1986 le musée d’Orsay, dont la collection temporaire présentait alors de magnifiques toiles de Van Gogh et de Camille Pissaro.
J’avais ce projet de pièce de théâtre, faire parler un ou plusieurs personnages, en attendant de faire mon métier habituel, c’est-à -dire, auteur compositeur interprète. Je venais de signer un contrat d’édition musicale et je ne savais pas encore à quelle date sortirait l’album de chansons dont dépendaient la programmation de mes concerts, la promotion, et, ce que le milieu a coutume d’appeler « l’actualité de l’artiste ». Le temps passait, parfois trop lentement à mon goût, parfois trop vite.
Ma femme, enceinte de cinq mois, partait chaque matin, aux aurores présenter ses chroniques en direct à la télévision. Elle abordait toutes sortes de sujets, sérieux, incroyables ou farfelus avec une gaîté naturelle très appréciée des téléspectateurs. J’avais parfois le droit d’ajouter à ses textes quelque jeu de mots tiré par les cheveux dont j’avais le secret et qu’elle réussissait à placer malicieusement pendant l’émission. Elle se couchait tôt le soir et se transformait en maman, portant un bébé dans son ventre arrondi, un bébé qui bougeait, qui grandissait, à qui je lisais des contes de Grimm et des poèmes d’Hugo et qui rendait Mouchette, notre chienne, intriguée voire peut-être un peu jalouse.
Cette pièce de théâtre, je n’y croyais pas vraiment. Elle était là sans nécessité, sans ambition définie, et cependant, elle me prenant mon temps. Un temps que j’aurais pu occuper à d’autres activités. À composer des arrangements, à faire de la natation, des promenades, de la lecture ou à l’étude de quelques sciences. Je réalisais à quel point mon équilibre dépendait de mes destinations de tournée de concerts. Étais-je donc fait pour être ailleurs, là -bas, plus loin, ici ? Pour la première fois de ma vie, je devais apprendre la stabilité géographique, la patience, apprendre à ne pas agir, apprendre à peupler un espace. C’est au cours de cette initiation que je commençais à consommer du thé vert. L’art du rituel m’apporta la sérénité nécessaire à l’écriture de ce livre. Chacune de mes journées commençait de la même façon. Passées les ablutions, je descendais peupler les quais de Loire ou quais de Seine du quartier de Stalingrad pour la promenade du chien. Mouchette courrait après d’autres chiens, après des branches où des balles que je lui lançais tout en écoutant des chansons dans mon ipod et dansant lorsque la pulsation m’y invitait. Parfois, mon manager me téléphonait pour me donner d’improbables nouvelles relatives aux rendez-vous qu’il avait eu la veille avec un ou plusieurs directeurs artistiques d’une maison de disque. D’autres fois, j’entrais dans la librairie du cinéma des bords du canal et choisissais le DVD d’un film de Woody Allen que je n’avais pas encore vu. Nous remontions moins d’une heure plus tard, avec du pain frais pour le petit-déjeuner. Le menu habituel se constituait de jus de fruit frais, d’œufs à la coque accompagnés de mouillettes beurrées, céréales au lait de soja, et plus rarement de fromages ou de lard grillé. J’essayais ensuite de trouver l’endroit idéal de la maison, cela dépendait de l’ensoleillement, pour prendre le thé. J’allumais préalablement un rond de charbon sur lequel je déposais, une fois que celui-ci fut complètement incandescent, quelques grains d’encens, dont le mélange, acheté dans une boutique liturgique de la place Saint-Sulpice, contenait notamment de la myrrhe et du benjoin. Lorsque la théière était bue et que le nuage presque laiteux de l’encens se dissipait, je pouvais m’asseoir à ma table, ouvrir mon cahier et saisir mon stylo. Je voulais l’écrire cette pièce, la mettre en scène, la monter avec ma troupe habituelle, troupe qui n’existait que virtuellement d’ailleurs, et dont les comédiens et les comédiennes étaient pour la plupart des amis proches, occupés à exercer, parfois à contre cœur, car ils auraient assurément préféré vivre du métier d’acteur, différents jobs d’appoint, vendant qui des manteaux de fourrures, qui des appartements achetés à crédit et retapés dans les six mois, qui des bijoux fait mains, d’autres encore faisant des piges pour la télévision. Notre civilisation traverse une époque où toute forme d’inaction est très mal ressentie. La société se nourrit d’hyper action, d’empressement à faire, la mode est au pas de course ; courir vers sa voiture, courir vers la routine, courir vers le plein emploi, courir vers la fin ? Je sentais un tel besoin de relativiser cette urgence, nos besoins matériels, je voulais que nous apprenions à maîtriser nos pulsions, en tout cas à mieux les identifier, je voulais que la société mûrisse avant de vieillir. Paradoxalement, c’est le contraire qui s’exprimait chez la majorité des gens, la peur, généralisée et relayée par la plupart des médias, eux-mêmes presque totalement contrôlés par ceux qui entretenaient cette peur, engendrait un désir inassouvi de travail, un besoin de prendre modèle sur les systèmes de sociétés libérales et de décomplexer le désir plus ou moins enfoui d’être productif. De mon côté, je refusais ce penchant que je trouvais passéiste et mensonger. Je voulais que la société se pose d’autres questions, plus spirituelles, que l’on se demande de quoi l’homme avait vraiment besoin, sans se réfugier dans l’application brutale de mesures et de réformes qui favoriseraient avant tout les marchés, réduisant l’homme à son statut de petit soldat prêt à s’épuiser pour des valeurs illusoires. Voilà dans quel état d’esprit j’écrivais ce livre et je sentais monter une sorte d’appel à accomplir ce travail. J’étais décidé à en faire quelque chose, au pire, un de ces courts-métrages vidéo pour lequel j’arriverais à convaincre toute une équipe de venir s’encanailler une après-midi, et dont les conséquences se borneraient à de rares commentaires postés sur myspace.
Et puis, non, après tout, pas de court métrage cette fois. D’abord du théâtre. J’avais acheté ce cahier. Je consommais environ quatre cahiers par an. Le modèle récurrent étant un format carré, à petits carreaux. Bien sûr, pendant toutes ces années d’écriture, il eut des digressions, des formats de poche ou carrément plus grands, à pages blanches, mais la poésie exige des carreaux et j’ai remarqué que de trop petits formats avaient tendance à favoriser les dessins, ce qui n’est pas bon pour la rigueur de l’écriture. Bref. Ce cahier, jaune orangé devint le carnet de théâtre et prit pour titre « théâtre ou thé vert ». J’étais heureux de ce titre, pour trois raisons. Premièrement, j’étais amateur de thé vert, deuxièmement, le vert est la couleur idéale d’une nouvelle oeuvre et peut-être aussi une de mes couleurs préférées et troisièmement, je sentais que je pourrais faire revenir le titre au cours de la pièce, créant ainsi une sorte de gimmick, un riff sous forme de question. L’art n’est rien pour lui-même et les questions qu’il soulève priment souvent sur les actes qu’il engendre. La distribution s’est alors imposée. J’aurais pu à ce moment m’apercevoir que quelque chose d’inattendu était en train de se produire. Quelque chose allait dépasser le cadre d’une simple œuvre littéraire. Une sorte de débordement humaniste, pas seulement voulu par l’auteur mais littéralement opéré par une forme de désaliénation des personnages. Pour commencer, après avoir écrit le titre, j’étais prêt, comme à mon habitude, à lancer, au gré de mon imagination, les premiers dialogues quand je vis apparaître une liste de noms qui s’alignaient les uns en dessous des autres comme s’ils s’étaient écrits de leur propre chef, tels qu’on peut les découvrir ci-dessous :
(portraits photo de chacun en noir et blanc)
Hélène PONS, dite LN,
Léonnie, dite LEO l’Égérie (sexy)
Fritz, dit FZ, conteur, chanteur
Octave PONS, dit OP ou 33, ange
Jean Pierre Simon, Poétiste militant dit JPS
George KEUM, Poétiste fondateur de l’ERP dit GK
TRAVIS BÜRKI, L’auteur du Livre, Poétiste DIT Ü
SASKIA, princesse Poétiste dite SH
34, ange
GOLDSHAFT Le docteur, dit GS magnétiseur poétiste.
Ces personnages étaient assis autour d’une grande table et buvaient du thé. Ils s’étaient mis d’eux-mêmes en situation, sans attendre que je les invite à se muer, précipitant ainsi le début de ce livre, de cette pièce de théâtre, et ne s’embarrassant surtout pas d’un scénario écrit d’avance, qui aurait sans doute atténué leur désir d’émancipation.
Je fus étonné de leur existence immanente et j’eus très vite de l’affection pour tous ces personnages. Toutefois, certains, par leurs noms et leurs qualités, étaient tellement oniriques qu’ils ne furent que rarement sollicités dans la pièce. À moins qu’ils aient changés d’identité entre temps car je ne serais pas surpris que mon théâtre soit peuplé d’avatars. Mon idée fut qu’ils s’étaient rassemblés dans un appartement et qu’ils y attendaient un individu nommé TEO. C’était l’anniversaire de TEO, les personnages se retrouvent pour lui faire une surprise et finalement, TEO n’arrive pas. Alors, chacun se met à se parler, à chanter, à raconter des histoires, et à improviser autour de ce qu’il entend. Je voulais écrire les dialogues de ces personnages et je me suis aperçu, au fil des pages, qu’ils éprouvaient eux-mêmes, indépendamment de mon imagination, le désir d’exister. Le souhait de prendre place. D’occuper un espace.
Comment de simples noms pourraient s’émanciper d’un projet poétique, s’extraire de leur condition inerte pour vivre leur propre destinée ? Oserions-nous présumer que ces simples noms se soient tracés spontanément ? Qu’ils se soient eux-mêmes revendiqués pourvu d’une âme?
Ce phénomène, quoique incroyable, a eu lieu et ce livre répondra des conséquences des tentatives de métamorphose du sujet dont je fus le témoin actif.
J’ai consigné chaque jour les dialogues de cette pièce. J’ai vu s’y opposer des idées, j’ai entendu y raconter celui ou celle qui subit, qui tyrannise, qui observe, qui se révolte, et une multitude vécut en moi. S’y sont exprimés colère, humour, sagesse et autres sentiments et positionnements de l’esprit à travers des personnages à priori de mon invention mais dont je dois reconnaître qu’ils devinrent de plus en plus incarnés au point de refuser de cultiver une parenté avec leur auteur, qui aurait, selon eux, occulté leur sens critique et laissé libre cours à d’encombrantes introspections. J’acceptais ce retournement de situation et me retrouvais radicalement hors de moi. Symboliquement car ce fut un théâtre de symboles. Etait-ce pour des raisons artistiques ?
Oui dans le sens de mon attachement à la richesse du langage, de son étonnante diversité et de ce qu’il permet d’y voir clair en soi-même. Oui aussi parce que les symboles sont autant d’éclairages prompts à souligner ou tempérer les traits parfois très abrupts de notre vocabulaire.
Je voudrais ajouter qu’une forme d’auto critique en ce qui concerne certains thèmes, et notamment ceux de substance tragique, m’a amené à contraindre le lyrisme vers une recherche de trivialité, comme on essaierait de tordre une tige de métal pour lui donner la forme d’un objet. Le lyrisme est peut-être indéformable, sa suprématie dans la poésie française est peut-être à mettre sur le compte de l’origine latine de la langue. Peut-être aussi à cause des mentalités et de la haute opinion que les Français ont d’eux-mêmes. Cependant, la mixité des cultures semble avoir comme effet très positif celui notamment d’étendre notre poésie à plus de variations de tons, de rythmes et d’y régénérer le sens de l’humour. Ces observations sont valables à mon sens pour toutes les expressions artistiques basées sur le langage.
Je ne prétends pas, loin de là , que tout ce qui se fait actuellement dans ce domaine est satisfaisant. Il y a de nombreuses raisons de lutter pour entretenir le foyer de la culture en éveil. La poésie, en tant que porte-parole de l’art, doit veiller à l’art comme on veille sur un feu pour qu’il ne s’éteigne pas. De peur de se réveiller un matin, pris dans un irrévocable enneigement de méconnaissance et de formatage généralisé. En proie à l’éternuement final. Non, ne laissons pas le feu s’éteindre, réchauffons-nous y tout autour. Le Poétisme, dont le cœur est la poésie, grande vedette de ce livre, accueille en son sein l’actrice, l’acteur, qui, s’ils ne sont ni de chair, ni de sang, ne sont rien sans l’encre de leur nom. Ici, la poésie se mue en poétisme selon le sens qui mène à l’universalité. Voici mon livre, théâtre de la fusion du verbe gestuel et de la pensée qui danse, théâtre de la rive et du lit du torrent, théâtre de l’eau, théâtre du ciel et de la terre, théâtre du silence, théâtre ou thé vert ? Théâtre du Poétisme !



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